Des morceaux de famille
Air de Famille -- Alain Schneider

Grand-mère Martine, la mère de Maman, a perdu son premier mari, Pépère Jean-Pierre, à ma naissance. Maman ne me laissa de ce grand-père que de maigres informations. Le Luxembourgeois, de ses deux mètres, devait se plier au passage des portes. J’ai hérité, à dix huit centimètres près, de sa hauteur. Il m’a tenu dans ses bras juste avant de nous quitter, façon simple de me dire : « tu viens, je pars ». Mon oncle Maurice, et Nénette, Maman, furent les fruits de cet amour.
Mémère s’est remariée avec Pépère Félicie. Là, tous mes souvenirs s’installent :
Grand-mère Martine, aussi haute que large, se déplaçait en se dandinant de gauche à droite, afin d’assurer avec moins de peine son avancée. Elle était unique, toujours d’humeur égale. Sa gentillesse attirait naturellement le tourbillon de ses petits enfants. Ses repas rassemblaient, les jours de fête, la grande famille autour d’une table généreuse, joyeuse et agitée de rires et de chamailleries de frères et sœurs, cousins et cousines qui résonnent encore merveilleusement au fond de moi.
La première image qui me revient de mon grand-père Félicie est qu’il n’était pas entier. Curieusement, tout comme grand-père Julio, à qui il manquait une partie de son index (montrer du doigt lui était interdit), grand-père Félicie était privé d’un bout de pouce. Pourquoi ? Je n’en ai pas souvenir. (Faire du l’auto-stop devait lui être bien difficile). Il nous mettait au rang d’honneur de bon comptable (métier qu’il exerçait au sein de l’entreprise Zublin et Perrière), si, en dénombrant ses doigts, on arrivait à neuf et demi. Déjà tout petit, le secret des mathématiques allait me réserver bien des surprises. Le trois et le quatre n’étant pourtant pas encore dans mon répertoire, j’arrivais, malgré tout, je ne sais par quel mécanisme, au nombre escompté : …neuf, neuf et demi.
Cela n’étonnait nullement mon Grand-père qui ne manquait jamais de souligner sa fierté, à qui voulait l’entendre, d’avoir un prodige dans la famille.
Nommé es qualité par un connaisseur, un professionnel hors pair, je comprends maintenant pourquoi il ne me semblait pas nécessaire de m’enrichir d’avantage dans la voie des mathématiques. Mes connaissances innées dans ce domaine me semblaient autosuffisantes. Ce gain de temps me donnait plus amplitude pour exercer mes loisirs, mes rêveries, milieu où j’excellais et excelle encore.
L’amputation d’un bout de pied de mon Oncle Mauricio, le Frère de Maman, vient s’ajouter aux morceaux manquants de la famille. L’accident de travail de ce mineur de fond, dans les mines des gueules noires du carreau Wendel, apporta la certitude que d’aller au charbon, ça n’était pas le pied ! J’aimais cet homme, travailleur, grand brun, gominé, toujours le mot pour rire. Prêt à nous mettre son pied au cul à la moindre incartade, sachant que son moignon ne pourrait que nous faire rire.
C’est en nettoyant le poêle de sa chambre avec de l’alcool à brûler que ma grande sœur, Marisa, tel un cascadeur, courait à travers la chambre, tentant de rattraper ses mains en flammes, bras tendus, criant Maman !, Maman !, au lieu de pimpon !, pimpon ! Bien des filles à cet âge on le feu ailleurs, Marisa a su, ce jour là, se distinguer, en offrant à nos parents une peur de plus à leur collection. Mio sorella, sorella il più vecchio, aux mains de momie, pensait déjà échapper à la barbante école ménagère qu’elle fréquentait assidûment à la Tourelle à Trieux. 
Mon père exhorta, malgré tout, à l’invalide temporaire, de poursuivre le jour même ses études de future maîtresse de maison. « - Il faut savoir se prendre en main !», expliqua t’il, ce qui, convenons-en, était un sujet brûlant pour ce jour chaud en événements. Il pensait qu’il n’était pas nécessaire d’écrire pour écouter et apprendre.
Si vous avez un jour la chance d’être l’hôte de la famille Lonardi, vous découvrirez l’havre du bien recevoir, et de la bonne table. Qu’il fait bon vivre au sein de cette grande famille Lonardi, que Nano, de souche italienne, anime avec sa femme Marisa, ma sœur ainée.
Des sensations fortes, il y en a eu bien d’autres :
- Celles apportées par mon frère Danilo, qui, par peur de faire face à notre Père en lui livrant son bulletin scolaire dont les notes excellaient par le bas !
Rien que de s’imaginer la scène, la raclée était reçue. Et il l’a ressassée 100 fois cette scène, avant d’arriver à la maison. Les corrections visionnaires furent si fortes, qu’il se refusa pour la 101ème fois de recevoir sa récompense. Il enfourcha le vélo solex qu’il avait peine à monter pour s’enfuir, on ne sait où et échapper à la concrétisation de son extrême imagination.
Sur la route, il a rencontré une voiture de mauvais caractère. Grande surprise, en guise de bonnes notes ou de diplôme, il fut le lauréat d’une hospitalisation avec triple fracture ouverte du fémur.
S
a jambe est encore, de nos jours, bardée de broches. Son avenir de bon conducteur n’en fut pas pour autant terni, bien au contraire, car dans ce domaine, il excelle. Il continue son bonhomme de chemin, prenant soin de camoufler son léger ‘ claudiquement’, peut-être par peur que Papa ne se rappelle qu’il n’a toujours pas reçu ce maudit carnet de note, consciencieusement perdu dans le passé.
Et en guise de bizarrerie, votre dévoué, Giovanni (Kiki pour les très proches), par tragédie similaire, en est venu à lutter contre une Teuf-teuf Renault, une rebelle Dauphine. Nous n’étions pas à armes égales, mais rien ne me ferait perdre la face, et encore moins baisser la garde. Mon vélo rouge excitait le véhicule rugissant à l’arrêt du stop. Mon bolide ruait de rage, marquant le sol de sa hargne. L’arène située non loin de la tourelle de Trieux battait son plein de circulation et de badauds. Le combat était prometteur. La corrida pouvait commencer. Nous n’eûmes pas le temps de distribuer les rôles. Qui sera le taureau, qui jouera le matador ? Peu importe, je ruais quand même. Mon engin et moi ne faisions plus qu’un. À l’approche du véhicule beulou* qui doucement démarrait, mon vélocipède se cabra, vomissant sa hargne de vouloir rejoindre son peloton d’amis de jeux qui le devançait.
Le coup de bélier de la calendre de mon adversaire me faucha lamentablement. La Renault me gifla de son pare-brise, me tendit son toit pour m’y faire rebondir et m’envoya valdinguer au sol. Ce sol ne fut pas tendre, lui non plus, avec moi. Il se fit plus dur qu’il ne l’était ! Pas de douceur, dans ces moments là, on les reconnaît les Amis, les Vrais. En tout cas, Mac Adam n’en faisait pas partie, Mac Adam est un méchant ! Pas de quartier pour Kiki qui s’écrasait lamentablement sur l’asphalte, sans rebond, figé, disloqué. Puis trou noir. Seul un court moment de lucidité me fut accordé, un survol de cette scène qui me poursuit encore aujourd’hui. Je me séparai de mon corps. J’ai ainsi découvert l’indépendance de mon âme. De ma hauteur, je ne ressentais ni maux, ni douleurs, si ce n’est que mon esprit brisé que de donner tant de peine à ma bonne Mère, accouru à l’annonce de l’effroi de son fils. Du dessus, je voyais Maman, allongée auprès de moi qui de ses yeux pénétrant versait un torrent d’amour. Meurtrie, affolée : « oh mon fils, t’en fais pas, Maman est là, oh mon fils… », ma Mère, couveuse, protégeait notre intimité en me cachant de ces gens, curieux, agités, barbares, criant, assoiffés de cancans, horribles sanguinaires, expliquant, pour la plus part, ce qu’ils n’ont pas vu, encerclant mon corps inerte. Ces chacals me prenaient mon oxygène. « - Je veux rentrer à la maison, Maman, emmène-moi ! ».
Je ne sortis certes pas vainqueur de ce bref combat sans merci, mais à la question qui était le taureau ?, je peux vous y répondre, ce n’était pas moi, car à un taureau vaincu, on lui coupe les oreilles et la queue. Pour ma part, j’ai toujours mes oreilles. Tout comme mon frère Danilo, je vins ajouter aux péripéties des « morceaux de familles une triple fracture du fémur, non ouverte (point trop n’en faut), ».
Giovanni Wante-Glioni
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*Beulou: mots du patois Lorrain-roman mal voyant. « T’es beulou? »: tu ne vois pas ce qui te crève les yeux? |






