Les Chevaliers de l’Ordre des Chaussures
Les chaussures de Léon de jean-Marie friedrich

Angelo Wante-Glioni, mon Père, a toujours guidé nos pas. Il nous a habitués à ce qu’ils soient grands, non pas par souci d’économie de chaussures, (quoi que pas trop fortuné), mais la route sera grande, disait-il.
Cinq enfants, trois garçons et deux filles, cela représentait un bon nombre de bottines à placer par ordre d’aînesse, sur le parquet ciré, à l’entrée du couloir. Nous garions ainsi nos chaussures en échange de nos chaussons lors de notre arrivée à la maison. Ce rituel faisait partie des consignes scrupuleusement établies par Maman, Nénette, qui n’accordait aucune dérogation, enfin presque !
La première paire de pantoufles, celle de mon père, gardait souvent son emplacement. Son laborieux travail de mineur mangeait une bonne partie de son temps, son amour de la bricole croquait le reste. Les mules de Maman étaient occupées à temps plein. Avachies, elles avaient le mérite de longévité, usées de supporter le poids et le côté casanier de la maîtresse de maison.
La présence des savates de mon Frère aîné, Danilo, et celles de ma sœur première, Marisa, trahissait leurs débordements d’horaires, et alertait Maman. Les vagabondages décelés causaient le trouble du repas du soir, moment propice des règlements de comptes et des sentences du Paterfamilias.
Les godillots de mon deuxième Frère, Claudio, accompagnaient souvent les miennes, au rythme du retour de nos « laborieuses et lamentables » études scolaires, ajoutées à nos jeux extérieurs communs. Ces derniers nous étaient accordés que dans la périphérie des cinquante mètres de la maison, pas plus ! Les pauvres godasses empuanties et affamées de mon Frangin m’étaient promises. Elles deviendront miennes dès que mes pieds seront de taille. Rien n’est perdu au sein de la grande famille Wante-Glioni.
Seule ma petite sœur, Maria-Angela avait le privilège de ne pas avoir son emplacement réservé à l’entrée du corridor rutilant, car trop petite la « Princesse » ! Son titre nous irritait particulièrement. Maman, couveuse, préservait de son aile protectrice cette prérogative de petite dernière. Aujourd’hui, la benjamine, à 47 ans, sait encore user de sa distinction de petite princesse, ce qui, avouons le, vient ajouter une douce et particulière touche à son charme.
Les patinettes accueillaient cérémonieusement, mais sans détour, les invités qui nous faisaient l’honneur de pénétrer dans notre humble demeure. Les hôtes, soumis, devenaient les otages du seul et inévitable moyen de locomotion glissé sous leurs pieds. Le magnifique sol de la maison, ciré, lustré de part en part, était la fierté de Maman. Il brillait de tous ses éclats et offrait aux visiteurs un plaisir « Holiday On Ice». En secret, chaque visite faisait l’objet d’un concours. Les enfants Wante-Glioni procédaient, avec délectation, au vote des plus belles figures. La meilleure note fut attribuée à Monsieur le curé de par sa chorégraphie audacieuse, avec son double salto arrière, une fracture du tibia et du péroné, ajouté d’une luxation d’épaule. Sa tête fut épargnée, son saint esprit aurait pu en être altéré. Le nom des Wante-Glioni fut béni, gracié, pardonné aussi. Le regard du récipiendaire n’eut pas été pour autant beaucoup moins sombre. Sa sainteté nous accorda des visites de plus en plus rares, pour ne pas dire inexistantes.
Mes grands-parents paternels habitaient au premier étage de notre maison. Le mea culpa de la famille, vis à vis du cureton patineur, amena Mémère Julio
à s’investir d’avantage dans ses prières, en sa présence à l’église, à brûler des cierges, et à doubler ses dons. Pensait-elle qu’un pardon plus profond nous serait alors peut-être accordé, et que notre vieil ami ecclésiastique serait revenu à de plus nombreuses visites, comme autrefois, lui qui nous a tous vus grandir.
Mon meilleur copain, mon pote, mon Grand-père Julio Wante-Glioni, lui, restait inébranlable, comme à son accoutumé, n’augmentant ni ses présences à la messe, cadencées par les week-ends, ni ne diminuant ses passages au bar tabac (sur la route de l’église). Mon beau, mon superbe Grand-père, endimanché, attirait mon regard plein d’admiration. Sa montre à gousset semblait être sa seule contrainte. Son coup d’œil bref sur le cercle de son tic-tac, relié à une chaînette, lui donnait sa position, tel un marin en pleine mer. Le régisseur, puis plus tard, gazier et enfin bucheron qu’il a été, était orchestré par celle en qui la confiance était totale, sa précieuse breloque qui mettait en mouvement le tempo de sa vie. L’horloge parlante était une menteuse, seule sa toquante disait vrai. Il en a été ainsi lors de l’invention aberrante de l’heure d’été et de l’heure d’hiver. Mon Père, devait en cachette lui changer l’heure de sa montre de poche, pour éviter tout décalage de lever, de repas, de travail, de coucher, de messe, de partie de cartes avec ses amis, bref tout ce qui animait sa vie, au synchronisme parfait. En parlant de mon gourou, l’odeur du tabac, le doux mélange maison de gris et de clan, me revient au nez. La pipe de mon Grand-père Julio faisait partie de sa bonhomie. Le bûcheron, charpente trapue, bravait par tous temps, le macadam qui sillonnait le village de Trieux pour l’amener au bois d’Avril. Sur son puissant vélo et sa charrette tirée, rien ne l’arrêtait. La route était à lui, le danger venait des autres. Ceux-ci le savaient bien, priorité lui était accordée ou malheur aux salopiots qui contrecarraient son règlement. De son bras tendu, sa main souveraine aux indubitables pouvoirs magiques, arrêtait net tout engin venant perturber sa course. Nul besoin de grigri africain, les nombreux cierges sacrifiés et les prières quotidiennes de ma Grand-mère, offerts à notre protecteur familiale si souvent sollicité, Saint Christophe, rendaient mon Aïeul invulnérable.
Ses chaussures auraient eu bien des choses à raconter. Mon seul regret est de ne pas avoir pris le temps de les écouter. Quoique, aussi réservé que l’eut été Pépère Julio, le secret de leur vie aurait été dur à arracher.
Et si les chaussures de notre Grand-père Julio Wante-Glioni, mon Ami éternel, n’avaient pas existé, je n’aurais pas les miennes aux pieds.
Merci Grand-mère Julio pour tes prières !
Giovanni Wante-Glioni






